SPQR est un sigle latin que l’on croise sur les monuments romains, les plaques de rue de la capitale italienne et, depuis quelques décennies, sur des tatouages ou des maillots de football. Quatre lettres dont la traduction semble évidente, mais dont le sens réel fait l’objet de raccourcis tenaces. Rétablir ce que la formule signifiait dans son contexte politique permet d’éviter les contresens les plus répandus.
SPQR : traduction latine et construction grammaticale
SPQR abrège la formule latine Senatus populusque Romanus, littéralement « le Sénat et le peuple romain ». La particule enclitique « -que », soudée à « populus », joue le rôle de conjonction de coordination. Elle lie les deux termes en un bloc unique, ce qui n’est pas anodin.
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L’ordre des mots compte. Le Sénat précède systématiquement le peuple dans les inscriptions officielles. Des épigraphistes comme Clifford Ando et Werner Eck ont souligné que cette séquence reflète une hiérarchie symbolique du pouvoir dans la Rome républicaine puis impériale. Ce n’est pas une simple juxtaposition neutre de deux entités, mais un classement délibéré du Sénat avant le peuple.
Sur les arcs de triomphe, les bornes milliaires et les décrets gravés dans la pierre, le sigle apparaît souvent précédé d’une croix grecque et disposé en diagonale. Cette mise en forme épigraphique standardisée servait de « signature » institutionnelle, apposée sur tout acte engageant Rome en tant qu’État.
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Ce que SPQR ne signifie pas : une fausse démocratie romaine
La définition de SPQR la plus répandue dans les contenus grand public présente la formule comme la preuve d’une sorte de démocratie partagée entre le Sénat et le peuple. Ce raccourci mérite d’être nuancé.
Mary Beard, dans son ouvrage SPQR: A History of Ancient Rome, montre que la formule continue d’être gravée sous l’Empire alors que le Sénat n’a plus de pouvoir réel. L’empereur décidait seul, mais les inscriptions maintenaient l’apparence d’un consensus « Sénat + peuple ». SPQR fonctionnait alors davantage comme un outil de légitimation que comme le reflet fidèle d’un équilibre des pouvoirs.
Le terme « populus » lui-même pose question. Dans la formule, il ne désigne pas l’ensemble de la population de Rome. Les Quirites (citoyens de plein droit) formaient une catégorie distincte. La distinction entre le Populus et les Quirites, bien documentée par les sources épigraphiques, rappelle que « peuple » recouvrait une réalité juridique précise, loin du sens moderne et démocratique du mot.
Erreurs fréquentes sur le sigle SPQR
Plusieurs contresens circulent autour de ces quatre lettres. Les plus courants :
- Traduire le « P » par « Populusque » en un seul mot. En réalité, « populusque » est bien un seul mot latin (avec l’enclitique -que), mais le « P » du sigle abrège « populus » seul, tandis que le « Q » correspond à « -que ». Confondre les deux fausse la décomposition lettre par lettre.
- Croire que SPQR est une devise née avec la fondation de Rome. Son usage officiel documenté remonte à la fin de la République romaine, autour de 80 av. J.-C. Une légende attribue l’acronyme aux Sabins (« Sabinis Populis Quis Resistet »), mais aucune source épigraphique ne la confirme.
- Présenter SPQR comme un symbole de continuité ininterrompue depuis l’Antiquité. La formule a disparu puis ressurgi à différentes époques, avec des usages et des significations qui variaient selon le contexte politique.
Les réinterprétations satiriques
Le sigle a été régulièrement détourné au fil des siècles. Les Romains eux-mêmes, à certaines périodes, lui ont prêté des significations moqueuses. En italien contemporain, un détournement populaire transforme SPQR en « Sono Porci Questi Romani » (ce sont des cochons, ces Romains), un clin d’œil irrévérencieux des habitants de Rome envers leur propre ville.
Dans la bande dessinée Astérix, Goscinny joue avec le sigle pour créer des gags visuels. Ces réinterprétations humoristiques contribuent à la notoriété de l’acronyme, mais elles brouillent aussi sa compréhension historique auprès du grand public.

SPQR dans Rome aujourd’hui : entre symbole municipal et récupérations
Le sigle figure toujours sur le blason officiel de la ville de Rome. On le retrouve sur les plaques de rue, les fontaines publiques, les bouches d’égout et le mobilier urbain. Cette omniprésence dans le paysage romain en fait l’un des sigles les plus visibles au monde sur l’espace public d’une capitale.
Le club de football AS Roma utilise SPQR dans son identité visuelle, ce qui a donné au sigle une diffusion internationale via les maillots et les réseaux sociaux. Des études de sociologie urbaine, notamment les travaux d’Alessandro Portelli sur la mémoire de Rome, signalent que les habitants associent aujourd’hui SPQR à des usages très variés, du symbole civique au simple logo municipal.
Cette banalisation n’est pas sans tension. Le sigle a aussi été récupéré par des mouvements nationalistes italiens et par certains courants identitaires européens, qui y projettent une grandeur impériale fantasmée. La distance entre l’usage antique (légitimer des décisions politiques) et ces appropriations contemporaines est considérable.
Pourquoi la définition de SPQR reste piégeuse
Le piège principal tient à la simplicité apparente de la traduction. « Le Sénat et le peuple romain » semble limpide. Mais cette transparence masque trois couches de complexité : la hiérarchie entre Sénat et peuple n’était pas égalitaire, le mot « peuple » ne recouvrait pas la même réalité qu’aujourd’hui, et la formule a servi de façade à des régimes qui n’avaient plus rien de républicain.
Réduire SPQR à une traduction mot à mot revient à perdre sa dimension politique. Le sigle fonctionnait comme un acte de langage performatif : en l’inscrivant sur un monument, Rome ne décrivait pas son fonctionnement institutionnel, elle le mettait en scène.

